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 Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran

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pao
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MessageSujet: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 27 Fév - 1:09

Voila des choses écrites par moi. Alors faut etre assez sincère, j'écris ça à la va vite lorsque, dans mon quotidien, je rencontre des gens qui vous décourage rien que par leur présence. Pour l'instant y'a un tit extrait, j'en posterai un autre un peu plus tard. Sachez qu'il n'y a aucune logique entre chaque extrait, la plupart du temps ils sont écrit pendant un cours et ceci de manière très spontanée.

--------
Première absurdité: Le con et son énergie inépuisable.

La victime ( car quand il y a un con y'a forcement une vicitme lol ) s'appelle Mr Cormoran. Quant au con, il n'a pas de nom.

--------

Pas le temps, il était deja en retard, il ne fallait pas trainer. Un simple café, l'enfilement d'une paire de chaussette d'une veste en velour usé et d'un pantalon troué . Il sort . En fermant sa porte a clef, il pense au sept étages qu'il devra se coltiner à pied et à cet idiot de voisin qui , comme chaque matin, vient lui dire bonjour. Encore un emmerdeur qui n'a rien d'autre à foutre de ses journées, à part venir s'incruster chez les gens.

-Bonjour monsieur Cormoran, comment allez vous ce matin, belle journée n'est ce pas ?
-Je ne sais pas je ne suis pas encore sorti de l'immeuble
-Et vos volets? vous ne les avez pas ouverts ?
- Non j'étais en retard ce matin, d'ailleurs excusez moi mais je dois partir sans trainer
-Attendez vous n'avez pas répondu a ma question
-Quelle question ?
-Eh bien, allez vous bien ce matin ?
-Je dois surement aller bien
-Surement ? comment ça surement ? vous n'en etes pas sur ? allons, vous allez bien oui ou non ?
-Je viens de vous répondre
-Mais vous mentez ! Si vous êtes bien, alors vous êtes sur de l'être mais si vous êtes surement sur de l'être c'est que peut être vous ne l'êtes pas et donc vous me mentez en pretendant que vous l'êtes ! Comment voulez vous que je sache ce que vous êtes avec toute cette ambiguité ?
-Ecoutez je ne peux pas vous répondre, je n'en ai pas le temps et puis faites vous une raison .
- Raison ! Comment se faire une raison avec un discours aussi primaire ? Allons, vous allez bien?
-S'il vous plait, laissez moi...
-Ah non, l'honnête citoyen que je suis se doit d'aider toute personne ayant un probleme quelconque .
-Mais je n'ai pas de probleme
-Vous avez dit que surement vous n'en aviez pas !
-Eh bien ça veut dire que je ne crois pas en avoir
-Mais ça ne veut pas dire que vous n'en avez pas ou que vous ne croyez pas pouvoir en avoir plus tard.
-Vous comptez descendre chaque étage avec moi, nous sommes deja au quatrième et vous me suivez depuis le septième.
- Et alors, vous n'aimez pas la compagnie ? vous avez la flemme de marchez ? Vous etes fragile des lamberes ?
-Mais bien sur que non !! Pourquoi vous me posez toutes ces questions ?!!
-Mais parce que je suis con !
-Comment ?
-Comment ça comment ? vous etes sourd ? Je suis con mais attention techniquement je ne le sais pas
-Et si vous le savez pourquoi vous continuez a l'être ?
-Je ne sais pas , Et vous vous etes comment ?
-Comment ça ?
-Eh bien, vous etes bien ou pas bien ?

La discussion s'arreta net, il était temps de se lever et de se préparer. La journée commence et il est en retard....

--------
Ps: je me suis pas relu donc désolé pour les fautes ^


Dernière édition par le Lun 11 Sep - 0:12, édité 1 fois
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Jubé
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 27 Fév - 1:19

Ben ecoute j'ai trouvé ca assez amusant, ca m'a rappellé cash Amelie Nothomb, les catilinaires (une histoire de voisin envahissant) par le theme mais aussi l'écriture!
Vraiment bien^^ c'est limite dommage de pas en faire quelque chose...

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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 27 Fév - 1:33

deja l'idée m'est venu de quelques films que j'admire comme mon grand film culte : Buffet froid.

Le pire c'est que c'est plus ou moins autobiographique lol. De toute manière, meme si les extraits ne vont pas se correspondre ils auront tous une thématique commune, à savoir l'absurdité qu'entraine la connerie humaine. Bien entendu, ça concerne les tits désagrements du quotidien : les bourbiers avec l'administration ( qui n'en a jamais eu lol ), une belle mère insupportable... Enfin toutes ces tites choses qui se cumulent et qui suscitent en vous une interrogation : Qu'est ce que je fous là ?

C'est assez pessimiste mais bon, c'est pas forcement à jeter pour autant lol ^^
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Jubé
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 27 Fév - 1:37

Ben je trouve pas ca pessimiste si c'est raconté sur le meme ton! C'est meme plutot encourageant je trouve, car on peut tous se reconnaitre dans ce genre d'anecdotes et donc se dire qu'on est pas seul au monde à etre maudits^^

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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 27 Fév - 19:17

Ah perso j'adore ce texte, belle exemple d'absurdité (et comme j'adore l'absurde et qu'en effet la connerie humaine est un sujet inépuisable car sans limite)!

Je voudrais bien voir ce que tu as d'autre dans le même genre! Continue surtout, c'est trop bon!

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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mar 28 Fév - 1:02

Cette absurdité est un peu longue, je vais la faire en deux parties ( voire 3 ). Voici la première.

-------

2e absurdité : Aider un inconnu

Personnages : M. Cormoran (C) et un inconnu (I)

-------

Il faisait froid dans le métro. M. Cormoran attendait de pouvoir rentrer chez lui. Assis sur une chaise rouge, avec entre ses mains rosées par la température sa mallette de travail qui prenait soin de surveiller dans ce lieu précis, il entendit des bruits de pas. C’était mystérieux, ça ne faisait pas penser à un humain, mais davantage à une masse que l’on transporte en la traînant sur le sol du fait de sa lourdeur. Il sentait quelque chose approcher, se mélangeait alors au rose de son épiderme la blancheur d’une peur bleue. Enfin, après une anxiété courte mais dense, il vit s’approcher un homme en imperméable gris qui laissait deviner une carrure imposante.

L’homme s’arrête près de lui et s’assoit à la chaise voisine. Le silence s’installe. L’homme dévisage Cormoran, il interroge du regard. Ses yeux n’avaient rien d’effrayants, ils ressemblaient à ceux d’un enfant, un enfant qui aurait soif de connaissance.

Pour mettre fin à ce spectacle peu commun, Cormoran eut une première réaction.

C : Vous cherchez quelque chose Monsieur ?

L’inconnu change son regard de direction et baisse la tête, sa voix dégage un air puéril.

I : Non ce n’est pas ça, mais on ne se connaît pas n’est-ce pas ?
C : Bien sur que non, je vous aurai tout de suite parlé sinon.
I : Oui vous avez raison, veuillez m’excuser.
C : Ce n’est rien, oublions tout ça.

À cet instant, tout aurait dû redevenir normal, mais l’inconnu recommença à devisager Cormoran. Son expression avait changée, cette fois-ci il donnait l’impression de le connaître depuis toujours. Cormoran avait de nouveau peur. Il se leva et alla s’asseoir deux chaises plus loin. Le regard de l’inconnu suivait ses mouvements.
L’inconnu parla de nouveau, sa voix était grave. L’enfant avait grandi.

I : C’est drôle, vous me rappelez une fillette que j’ai connue.
C : Heureux de vous avoir servi. Maintenant, si vous pouviez arrêter de me dévisager…
I : Je ne peux pas.
C : Pourquoi ?
I : Parce que la fillette est morte, je ne la reverrai plus. Vous lui ressemblez étrangement, ça me fait du bien de vous regarder, ça me remémore quelques souvenirs.
C : Et…. Comment est-elle morte ?
I : Oh c’est tout bête, violée puis assassinée. Comme beaucoup de fillettes, vous savez .

Cormoran était paralysé, l’inconnu s’approcha de lui en avançant d’une chaise.

C : Et.. Ça s’est passé il y a longtemps ?
I : Non c’était il y a quelques heures. Elle sortait de l’école, la pauvre, ses parents ont sûrement eu un empêchement au travail, enfin je le suppose. Mais qu’est ce qui vous arrive? Vous avez l’air de transpirer terriblement tout à coup...

L’inconnu sorti un mouchoir de sa poche. Il était de couleur rose. Il s’approcha à nouveau d’une chaise pour essuyer le front de Cormoran.

C : S’il vous plait, vous me faites peur.
I : Voyons, je vous aide à vous sentir mieux.
C : Votre mouchoir est chaud.
I : C’est le sang de la fillette, c’est ce qui lui donne cette couleur. J’ai essayé de l’essuyer mais rien à faire. En tout cas, le sang a gardé toute sa chaleur.
I ; S'il vous plait, s'il vous plait….. arretez
C : Ne vous en faites pas, tout à l’heure, je me suis mouché avec, il ne tache pas. Et puis il fait froid ici, vous n’allez pas dire non à un peu de chaleur humaine.


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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mar 28 Fév - 9:15

Glauque mais prenant!

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Jubé
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mar 28 Fév - 14:47

effectivement, le ton a changé... mais j'aime aussi^^

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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mar 28 Fév - 20:19

j aime bien ,un peu dark lol
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Maelwyss
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mer 30 Aoû - 1:31

Moi ça me fait vachement penser à Ionesco, j'aime beaucoup, surtout la deuxième, je trouve qu'il n'y a pas de meilleure ironie que celle dans ce genre.

Chapeau Bas !

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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Mer 30 Aoû - 13:01

oula, c'est un sacré compliment merci ^^

j'avais commencé à écrire la suite mais j'ai jamais eu le temps de vraiment finir, mais je posterai la suite, un jour ou l'autre ^^
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Dim 3 Sep - 20:58

ça faisait longtemps ^^

3ème absurdité : parler à un mur

S’il m’était donné l’occasion de porter un jugement sur la vie de Mr. Cormoran, je dirai que ce dernier à une existence sans grands malheurs, avec un quotidien chargé d’une certaine dose de malchance. Si je décide de continuer ma réflexion, je dirai que cette dose n’est pas suffisamment importante pour rendre Cormoran triste, mais si je pensais ne serait-ce qu’une seconde à la notion de tristesse, je dirai qu’être triste est parfois bien plus préférable, du moins dans certaine situation. Si cette dose n’apportait pas un apport de malchance suffisant pour rendre Cormoran triste, elle était cependant capable de le plonger dans une lassitude insondable. A vrai dire, je pourrai aussi revenir sur la notion de malchance, car qu’est-ce que la malchance ? Est-ce trébucher sans cesse, faute d’attention, ou est-ce chuter par la faute d’une cause externe, faute de prudence ? Le résultat est le même penserons-nous. Mais le résultat, dans cette histoire du moins, n’a pas d’importance. Car le résultat, quoique Cormoran fasse, sera le même, il sera perdant. Néanmoins, si le résultat ne nous intéresse pas du fait de son inéluctabilité, nous pouvons nous pencher sur les causes de ce dernier, car c’est en ce point que la réflexion prend toute son ampleur et son intérêt. Une telle façon de penser se retrouve dans les opérations mathématiques. Qu’est ce qui à vraiment de l’importance, au fond ? Serait-ce l’exactitude du résultat obtenu, ou la succession d’additions, de soustractions, de divisions, de multiplications, bref de tous les moyens mis à notre disposition, pour arriver à notre fin ? Et si nous arrivons à notre fin par un certain moyen, est-ce que cela supposerait qu’il soit le seul valable, n’existe-t-il pas une multitude de moyens, pour une fin unique ?
Toutes ces questions, un peu brouillon il est vrai, se cumulaient dans l’esprit de Cormoran, et si il se les posait, ce n’était pas parce qu’il aimait se torturer l’esprit de questions complexes, c’est parce que les circonstances externes le faisaient trébucher sans cesse, et le seul moyen pour faire face à la menace, c’était dé réfléchir longuement sur les causes, là résidait la voie de la prudence dans laquelle Cormoran s’était engagé.

Mais pour essayer d’illustrer cette introduction un peu ambiguë, nous allons prendre un exemple concret, pris dans la vie de tous les jours. Comme beaucoup d’individus voulant reprendre un nouveau départ dans leur vie, Cormoran eut l’idée de déménager de son appartement. C’était, pensa t-il, la première décision à prendre pour tout recommencer. Ainsi, ce dernier prit rendez-vous dans une agence pour consulter les offres et se renseigner sur la procédure à suivre. La première chose qui frappa Cormoran était les offres présentées sur la vitrine de l’agence. Il y avait en effet un appartement dont la description l’attirait. L’affiche présentait une photo de l’immeuble. C’était un immeuble à briques orangées légèrement pourpres, la porte dégageait elle aussi une certaine prestance. Bref, Cormoran était emballé, il rentra dans l’agence avec en tête l’idée de demander des informations supplémentaires sur cet appartement, avec pourquoi pas, une visite à la clef.

« Bonjour monsieur »
« Bonjour, j’ai téléphoné ce matin pour prendre rendez-vous, je suis Mr.Cormoran »
« Oui, c’est exact, c’est moi que vous aviez eu au téléphone, suivez moi dans mon bureau »

Cormoran le suivit, ils passèrent deux ou trois couloirs assez étroits, il fallait presque s’y tenir en file indienne pour pouvoir circuler. Après la négociation de deux virages très serrés, Comoran arriva dans un bureau à la forme carrée, avec comme seul lien avec l’extérieur un petit fenestron à barreaux. Les murs étaient gris et la moquette était blanche à rayures verticales noires.


« Asseyez-vous je vous prie, vous êtes donc à la recherche d’un appartement, c’est bien ce que vous m’avez dit au téléphone n’est-ce pas ? »
« C’est exact, d’ailleurs j’en ai repéré un qui figurait sur l’une des affiches en vitrine. »
« Les affiches ne sont jamais mises à jour monsieur »

Cette seule phrase avait éveillé le doute dans l’esprit de Cormoran. Avant même de rentrer dans ce bureau, il était dupé, on l’avait trompé. Car pourquoi ne pas tenir de telles informations à jour ? Cormoran ne se souvenait pas des autres affiches mais si ces dernières étaient aussi attrayantes que celle pour laquelle il avait montré un certain intérêt, alors l’explication était simple, ce n’était que de la publicité mensongère. Un moyen efficace mais vicieux pour persuader les gens de rentrer dans l’agence. Une fois à l’intérieur, quelqu’un vient à la rencontre du client, lui demande de le suivre dans son bureau, l’aventure dans l’étroitesse des couloirs, le mène dans une petite salle austère ou il se retrouvera face à face avec l’agent avec comme seule alternative consulter les autres offres qui n’avaient pas leur place en vitrine.

Après quelques échanges, quelques explications administratives totalement incompréhensibles que lui avait « communiqué » l’agent, Cormoran décida de visiter un appartement à la description qui, selon ses critères, lui paraissait convenable. Ce qui l’avait vraiment convaincu, c’était le quartier dans lequel ce dernier se trouvait. Cormoran le connaissait un peu, on lui avait dit que c’était un endroit calme situé juste à coté du jardin des plantes, un grand espace vert où les gens promènent leur chien, où les enfants jouent en riant. Un endroit parfait.

La visite eut lieu le jour même, l’agent chargea un stagiaire de lui faire visiter l’appartement. Situé à l’autre extrémité de la ville, les deux individus prirent le métro. Une fois dans la tram, Cormoran fixa un instant le stagiaire, un jeune homme mince et brun, le regard insipide, transparent sous son costume noir. Dans ce lieu souterrain tout en longueur, Cormoran était stupéfait par le silence des individus, leurs expressions faciales qui dégageaient une certaine crainte, la crainte du voisin peut-être… Il n’y avait aucun bruit, excepté quelques bâillements languissants et le grincement des rails.

Arrivé à la bonne station, les deux individus marchèrent encore quelques minutes avant d’arriver devant l’immeuble. Ce dernier avait des murs de couleur blanche, son état général montrait qu’il était entretenu mais il dégageait un aspect très industriel. Ce n’était pas un immeuble qui d’apparence respirait la convivialité, c’était davantage un bloc de mur où pouvait vraisemblablement se trouver différents cabinets, ou pourquoi pas des archives, mais des habitations, sûrement pas.

La visite fut rapide, le premier détail qui frappa Cormoran fut la réaction du stagiaire. Arrivé dans l’appartement, ce dernier se chargea d’ouvrir les volets et ne bougea plus, il resta devant la fenêtre à regarder dehors comme un penseur en manque de rêves. Il ne prêta plus attention à Cormoran, ne lui communiqua aucune précision sur les lieux, comme par exemple si le chauffage était électrique ou à gaz ou d’autres points qui pourtant ont leur importance. Cormoran fit alors son tour de visite, remarqua quelques bonnes choses comme une cuisine entièrement refaite, un carrelage qui ne comptait aucune fissure, des murs d’une blancheur impeccable. Il n’était pas entièrement satisfait, mais ce logement était amplement suffisant pour commencer un nouveau départ pensa t-il. Sa visite terminée, Cormoran se dirigea vers la porte en disant au stagiaire qu’il avait vu ce qu’il avait à voir, ce dernier quitta alors le jardin des plantes du regard, marcha la tête baissée jusqu’au couloir et ferma la porte machinalement.

Le retour vers l’agence fut aussi ennuyeux que l’allé. Le métro et les gens n’avaient pas changé, le stagiaire non plus excepté une curieuse lueur qui semblait persistait dans ses yeux.
Arrivé à l’agence, Cormoran fut a nouveau conduit dans le petit bureau où on lui demanda s’il était preneur.

« Oui, il me convient, je le prend »
« Très bien, alors attendez un instant, j’apporte le nécessaire »

Après quelques minutes, l’agent revint avec une pochette bleue qui contenait un nombre incalculable de feuilles.

« Bien, voilà les papiers que vous devez me remplir et me rendre dans cinq jours au plus tard. Rien de très particulier rassurez-vous. Voici une feuille où vous devez mettre des informations basiques sur vous, age, adresse actuelle, téléphone, profession. Il nous faudra également une photocopie, recto et verso, de votre carte d’identité. Prenez également cette feuille, celle-ci prouve que vous avez fait affaire avec notre agence. Vous devez la lire, mettre vos initiales sur chaque page, recopier l’intégralité du texte sur la page vierge qui se situe à la fin des quatre pages de texte, n’oubliez pas de mettre la mention « lu et approuvé », ne faites aucune faute ni aucune rature sinon nous refuserons le document, n’écrivez qu’à l’encre noire et surtout ne mettez pas d’initiales sur la page vierge où vous recopiez le texte, sur celle-ci il ne faut que signer et mettre la mention, faites attention de mettre votre nom et votre prénom a coté de votre signature, votre nom en majuscule et votre prénom en minuscule, écrivez droit mais ne tracez pas de ligne sur la page blanche. Une fois tout ceci fait, vous mettrez les feuilles dans une pochette, bleue de préférence, avec votre nom et prénom écrit en haut a droite. »

Il n’est pas nécessaire de décrire le mal de tête de Cormoran à l’entente de toutes ces mesures. Il rentra chez lui les papiers en mains, en ayant la ferme attention de les remplir le soir même, de façon à les ramener à l’agence le lendemain, histoire de ne pas faire traîner les choses.
Le lendemain, Cormoran ne téléphona pas à l’agence et s’y rendit directement. L’agent lui demanda d’attendre un instant, le temps de finir un entretien avec un client.

« Bien, c’est à votre tour Mr. Cormoran. Vous avez été rapide, les gens reviennent rarement le lendemain, suivez moi dans mon bureau »

Assis en face de lui, Cormoran lui tendit avec une certaine fierté l’ensemble des documents demandés. L’agent prit le temps de lire le texte qui avait été recopié la veille. Après lecture de ce dernier, il regarda Cormoran d’un air désolé.

« Ce n’est pas bon, vous avez mal recopiez le texte »
« Comment ça ? Qu’est-ce qui ne va pas »
« Vous avez bien recopié les chiffres en lettres comme il était demandé, mais vous n’avez pas remis les chiffres entre parenthèse à la suite »
« Mais personne ne m’a informé qu’il fallait réécrire les chiffres en chiffres après les avoir écrit en lettres »
« Vous êtes en train d’insinuer que je fais mal mon travail ?»
« Non non, pas du tout »
« Bien, vous allez recopiez encore une fois, je vous laisse une dernière chance »
« Non, je ne le referai pas, il faudra vous contentez de ce document et ne prenez pas d’air supérieur avec moi »
« Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi »
« C’est une aberration administrative, vous devez bien vous en rendre compte. »
« Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi »
« Eh bien cette loi est stupide, il faudrait la simplifier, tout simplement »
« Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi »
« Arrêtez de répéter ça, ce n’est pas parce que vous appliquez une loi que vous ne pouvez pas la critiquer. S’il fallait toujours être d’accord avec ce que nous devons faire, le monde serait merveilleux. »
« Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi »
« Ecoutez, je veux vraiment cet appartement, c’est important pour moi. J’ai rempli tous les papiers, vous n’allez pas tout me refuser sous prétexte d’un chiffre non recopié. Il doit bien avoir un moyen, vous pouvez peut-être faire preuve de souplesse. »
« Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi »

Cormoran resta un instant à essayer de convaincre l’agent mais celui-ci s’était robotisé. Il regardait droit devant lui, l’expression vide de toute humanité, il ne cessait de répéter une seule et unique phrase, « Il faut mettre les chiffres en lettres puis en chiffres, c’est la loi ».
Le résultat était là, Cormoran avait encore perdu, et même si une petite variante dans l’opération aurait pu lui rendre le résultat bénéfique, le simple fait de devoir communiquer avec une personne aussi inamovible qu’un mur ne permettait pas d’appliquer d’autres moyens alternatifs.
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Maelwyss
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Dim 3 Sep - 21:48

Très forte celle-là ! et puis alors :

Citation :
[...]le simple fait de devoir communiquer avec une personne aussi inamovible qu’un mur ne permettait pas d’appliquer d’autres moyens alternatifs.

C'est trop bon, si tu en as d'autres en réserve, je suis preneur !

Chapeau



(en plus ça m'a rappelé que j'avais un truc à poster => vive le sprint jusqu'à la poste !)
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Dim 10 Sep - 21:36

4ème absurdité : Combattre les illogismes.

Aujourd’hui, nous ne préciserons pas la date exacte, car personne ne la connaît, Cormoran a rendez-vous pour confirmer les changements engendrés par son déménagement. Il prit alors la route vers un grand établissement, où ces affaires se règlent, dans un coin reculé de la ville. C’était un ancien hôpital reconverti en bureau. De l’extérieur, la bâtisse impressionnait par son gigantisme, ses fenêtres à barreaux faisaient penser à un couvent abandonné, sa porte semblait tout droit sortie de l’ère médiévale et donnait à l’édifice un aspect imprenable, une invincibilité.
A coté de la porte, se tenait un homme corpulent, chauve et voûté. Il regardait le sol et Cormoran, bien qu’étant curieux quant à la posture de ce personnage, décida de passer sans même lui montrer l’intérêt soudain qu’il lui portait.
« Attendez monsieur, ne m’ignorez pas s’il vous plait »
« Je ne vous ignore pas, mais vous avez l’air d’aimer la solitude »
« Personne n’aime la solitude »
« Cela dépend avec qui on est accompagné »
« C’est vrai, pouvez-vous m’accompagner ? »
« Moi ? Mais vous accompagnez où ? »
« A l’intérieur, je ne veux pas pénétrer dans cet établissement tout seul »
« Pourquoi ? Vous avez peur des fantômes ? » Dit Cormoran d’un ton ironique et moqueur.
« Regardez l’intérieur Monsieur, que voyez-vous ? »
« Rien c’est noir, je ne vois rien. »
« J’y suis entré il y a trois ans, j’ai tout vu, j’ai tout entendu, c’est effroyable monsieur. »
« Mais pourquoi attendez-vous ici, si vous y êtes déjà entré ? »
« Parce que j’ai oublié de récupérer un formulaire important, c’est pour ça que j’attend depuis tout ce temps »
« Vous voulez dire que vous attendez ici depuis trois ans ? »
« Oui, je suis obligé. Si je ne vais pas chercher ce formulaire, ils vont me poursuivre, je le sais. »
« Depuis le temps, s’ils auraient vraiment voulu vous traquer, ils seraient venu vous chercher, surtout que vous ne vous tenez pas très loin. »
« Non, vous ne comprenez pas, cet établissement est comme une pieuvre. Plus vous vous éloignez, plus ses tentacules s’étendent et, un jour ou l’autre, elles vous emprisonnent »
« Vous êtes complètement paranoïaque. Je ne vais pas vous demander comment vous avez subsisté à vos besoins depuis trois ans, si vraiment vous n’avez pas bougé d’ici, ça ne m’intéresse pas. Quoique qu’il en soit, je vais entrer d’une seconde à l’autre, que ça soit seul ou avec vous, ça m’est égal »
« Je vous remercie, allons-y »
Les deux hommes arrivèrent dans un grand hall avec au centre un grand bureau. Un homme s’y tenait mais la hauteur du bureau était telle qu’il était impossible pour Cormoran de distinguer une quelconque silhouette. Ce n’est que lorsque une voix virilement aigue se fit entendre et résonna dans les hauteurs de la salle que Cormoran se rendit compte de la présence de l’invisible personnage.
« Qui êtes-vous ? »
Cormoran regarda vers le haut en espérant voir ne serait-ce qu’une ombre, quant à son compagnon du moment, il ne cessait de fixer le sol.
« Je suis Mr. Cormoran »
On entendit soudain des pages se tourner et la voix qui répétait le nom du convoqué d’un ton interrogateur.
« Cormoran ? Cormoran… Oui, effectivement vous apparaissez dans mon registre. Vous avez rendez-vous au troisième étage, dans exactement un quart d’heure. Mais je vous averti, il vous faudra tenir votre chien, on aime le silence en ces lieux. »
« Comment ça mon chien ? Je ne vois pas de chien ici. »
« La chose à côté de vous »
« Mais ce n’est pas un chien, c’est un homme, tout comme vous. »
« Qu’est ce que vous en savez, vous ne voyez pas ! »
« Non mais ce n’est qu’une déduction, vous ne pouvez pas être autre chose qu’un homme. »
« Pourtant ce soi-disant homme qui est à coté de vous n’a rien d’un homme, on dirait un chien »
« Arrêtez de dire ça, vous n’avez pas le droit de l’insulter aussi lâchement, sans même vous montrer. »
« Non, laissez le m’insulter si tel est son désir. Oui c’est vrai, vous avez raison, je suis un chien, regardez je me met à genoux, je lèche le sol, où est mon os ? Où est mon os ? »
Cormoran fut stupéfait par ce spectacle, par cet homme qui devant lui se comporter comme un animal. A le voir ainsi, il éprouvait envers ce dernier de la colère. « Comment un homme peut-il accepter et contribuer à sa propre humiliation ? » se dit-il avec un étonnement haineux.
« Relevez-vous malheureux, relevez vous voyons ! »
« Laissez-le Monsieur Cormoran, vous allez être en retard à votre rendez-vous. Le manque de ponctualité est très mal vu ici. »
« Oui laissez moi, je dois rester avec mon maître, mon maître est bon avec moi, j’attend qu’il me donne un os. »
« Monsieur Cormoran, vous devez ouvrir la porte qui se situe à votre droite. Contacter ensuite le plan à votre gauche. »
Cormoran s’exécuta, son impuissance face à la situation qui lui était donné de voir l’encouragea à partir le plus vite possible. En allant vers la porte qu’il devait emprunter, Cormoran se retourna et leva la tête pour essayer de percer le mystère de la voix transcendante.

C’était un couloir qui ne comportait aucune porte, aucune issue, les murs étaient vierges excepté un plan sur la gauche qui ne comportait aucun tracé ainsi qu’aucune indication sur la direction à prendre. Seule apparaissait l’inscription « plan de l’étage » en haut au centre de cette pancarte blanche. Cormoran resta un moment devant ce plan sans sens, il ne pouvait s’empêcher d’être hypnotisé tel un amateur d’art admirant une peinture abstraite.

« Que faites-vous devant ce plan ? »

Cormoran se retourna et vit un homme qui portait une cagoule et une camisole de force. Dans ces conditions, Cormoran se demandait comment il pouvait se déplacer, sans doute éprouvait-il des difficultés à faire le moindre mouvement. L’homme répéta.

« Que faites-vous devant ce plan ? »
« Rien, j’essayais de le consulter, mais c’est peine perdue, il est tout blanc »
« Non il n’est pas blanc »
« Mais si regardez, vous voyez bien… »
« Il n’est pas blanc, il y a une inscription marquée en noir dessus, vous ne voyez pas, c’est écrit noir sur blanc »
« Oui j’ai bien vu, mais il n’y a pas de plan »
« C’est vous qui devriez porter une camisole, vous qui n’êtes pas capable de remarquer du noir sur du blanc »
« Mais vous vous moquez de moi, vous voyez bien qu’il n’y pas de plan »
« Mais vous ne pensez qu’à ça. Vous avez devant vous un homme qui ne peut pas utiliser ses mains et vous ne lui demandez pas pourquoi il est venu vous parler. »
« Excusez-moi, c’est à cause de ce plan, si ça continue je vais être en retard à mon rendrez-vous. J’en oublis presque les règles de politesse.»
« Vous serez à l’heure à votre rendrez-vous, ne vous en faites pas, vous n’avez qu’a m’ouvrir la porte, car vous voyez bien que j’en suis incapable, et tout s’arrangera. »

Cormoran ouvrit la porte et laissa passer l’homme camisolé.

« Suivez moi donc, je vous mènerai où vous devez vous rendre. Quand on a un guide, pourquoi se préoccuper d’un plan ? »

Il suivit alors son guide, aussi bizarre soit-il. Ils traversèrent plusieurs couloirs, la succession de portes, de virages, d’escaliers qu’ils montaient puis descendaient, donnaient, à la structure et à l’organisation interne du bâtiment, un aspect piranésien. Ils arrivèrent enfin devant une porte extraordinairement petite. Cormoran l’ouvrit, sa main faisait environ le triple de la poignée.

« Je dois vous laisser maintenant. Un irresponsable a laissé entrer son chien dans l’enceinte de notre établissement, nous ne tolérons pas ce genre de comportement ici. »

Il vit son guide s’en aller, se tortillant sous l’emprise de sa camisole pour essayer de marcher avec un minimum d’équilibre. En le regardant s’en aller, Cormoran tourna la poignée et entrouvrit la porte.

« Entrez et fermez la porte, les courants d’air m’insupportent »

Il entra dans la pièce en s’agenouillant, l’étroitesse et la bassesse de la porte l’obligeait à se mettre à quatre pattes.

« Vous voilà enfin Mr cormoran, une minute de plus et la porte aurait été trop petite pour vous. »
« Comment ça ? Vous voulez dire qu’elle n’a pas toujours la même taille ? »
« Bien sûr que non, plus les minutes passent plus elle rapetisse. Lorsque l’heure du rendez-vous n’est pas encore dépassée, bien que diminuant, elle reste franchissable. Par contre, lorsque l’individu arrive en retard, sa taille devient trop petite et il ne lui reste plus qu’à prendre un autre rendez-vous. Vous êtes pile à l’heure, c’est pour cette raison qu’une minute de plus aurait rendu impossible notre entretien. »
« C’est une mesure très étrange… »
« Elle oblige à la ponctualité, et la ponctualité est la qualité des hommes organisés. Ici, Monsieur Cormoran, nous ne recevons que des hommes organisés. Veuillez maintenant prendre place sur cette chaise, je vais vous expliquer la procédure à suivre. »

Cormoran s’assit en regardant ce petit bonhomme assez trapu. Il portait une chemise blanche transparente sous l’effet d’une transpiration abondante. Le fonctionnaire avait l’air naturellement anxieux et pourtant son bureau était scrupuleusement rangé. Aucune feuille, aucun stylo n’était pas à sa place. Les murs étaient gris et entièrement dépouillés excepté un panneau accroché sur une porte, située juste derrière lui, qui rappelait les mesures de sécurité à prendre en cas d’incident.
« Mr. Cormoran, votre déménagement nécessite plusieurs changements. Entre autre, il va falloir transférer votre ligne téléphonique, avertir certains organismes de votre changement d’adresse, s’assurer de la coupure, dans votre ancien domicile, de vos consommations habituelles, comme l’eau et l’électricité. Si vous étiez locataire, il va falloir nous communiquer les coordonnées du propriétaire, si au contraire vous étiez propriétaire, alors vous devrez nous remplir ce formulaire où devra paraître diverses informations sur votre ancien logement, telle que la superficie, le système de chauffage…Voilà Mr. Cormoran, c’est tout ce qui a à faire. Pour satisfaire toutes ces demandes, vous devez vous rendre à l’entrée du bâtiment et demander au responsable du bureau d’accueil de vous donner tous les formulaires nécessaires. »
« C’est tout, je ne suis venu vous voir que pour avoir un descriptif de la procédure ? »
« Exactement, décrire et expliquer ne sont pas des taches aisées, il faut avoir de l’expérience, choisir les bons mots, travailler la syntaxe de chaque phrase pour rendre le discours le plus simple et le plus compréhensible possible. Maintenant que j’ai accompli mon devoir en tant que fonctionnaire de cette administration, je vous prierai de bien vouloir sortir et vous rendre à l’accueil. Je ne saurai pas quoi faire si un client restait trop de temps après mon explication, je ne suis pas formé pour faire face à ce genre de situation. S’il vous plait, partez… »

Cormoran le regarda attentivement, il était comme une machine en dysfonctionnement avec mystérieusement, un soupçon d’humanité dans son expression.

« Très bien, je retourne à l’accueil, au revoir monsieur. »
« Vous pouvez emprunter la porte qui se situe derrière moi, elle donne directement là où vous devez vous rendre. »
« Comment cela pourrait être possible ? Je suis passé par un nombre incalculable de couloirs, j’ai dû monter et descendre des dizaines d’escaliers pour arriver jusqu’ici alors que depuis le début, il suffisait d’ouvrir cette porte ? »
« Non, cette porte mène de ce bureau à l’accueil mais elle ne mène pas de l’accueil à ce bureau »
« Mais c’est impossible, une porte permet d’aller et de revenir d’un lieu à un autre. L’un ne va pas sans l’autre. »
« C’est faux, c’est tout à fait possible. Prenez cet exemple : quand vous installez un judas sur une porte, ce dernier vous permet de voir l’extérieur de l’intérieur, mais il ne vous permet pas de voir l’intérieur de l’extérieur. Vous voyez, dans certains cas, « l’un peut aller sans l’autre ». Au même titre, pourquoi une porte ne pourrait-elle pas être fermée de l’extérieur et ouverte de l’intérieur ? »
« Vos déductions n’ont ni queues ni têtes. Votre exemple du Judas ne peut pas s’appliquer sur une porte. La raison est simple, les deux objets n’ont absolument pas la même fonction. L’un est fait pour scruter ou observer, d’où une utilisation qui ne peut concerner qu’un seul côté de la porte, sinon la raison même de cet objet serait réduite à néant. Par contre, pour ce qui est d’une porte, sa raison d’être, si il est convenu de parler de telle manière d’une porte, est de faire circuler d’une pièce à une autre, en ayant à la fois la possibilité d’entrer et de sortir. Ainsi, si une porte n’est pas capable de remplir pleinement cette fonction, c’est que sa raison d’être, au même titre qu’un Judas qui ne permettrait pas d’observer que d’un seul coté, est réduite à néant. »

Cormoran ne comprit pas tout à fait ce qu’il venait de dire. A vrai dire, la petitesse du lieu dans lequel il se trouvait commençait à le mettre mal à l’aise, comme si une peur de claustrophobe marchait peu à peu vers lui. Il se résolut à prendre la porte, même si cette dernière incarnait, pour lui, le comble de l’illogisme.

Cormoran était alors à nouveau dans le hall d’entrée, il entendit alors la voix qui venait des hauteurs de la bâtisse avec toujours l’impossibilité de percevoir son interlocuteur.

« Vous revoilà Monsieur Cormoran. Votre rendez-vous est maintenant terminé, vous allez pouvoir récupérer les formulaires indispensables pour la bonne communication des informations requises en ce qui concerne votre situation. J’ai rangé tous les papiers nécessaires dans cette pochette jaune qui se trouve sur la table basse à côté de ce bureau dont vous ne pouvez sûrement qu’entrevoir les énormes pieds. »

Cormoran s’empara de la fameuse pochette et la tint avec force pour s’assurer de ne perdre aucun papier. Il se rappela soudain de cet homme qui était terrifié, devant la porte d’entrée, à la simple idée d’avoir égaré ou oublié un formulaire. A cet instant, il comprit son angoisse, la froideur de cet endroit et la rigidité des règles qui y étaient en vigueur aurait rendu tout homme fou. Dans un tel lieu, se réduire à l’état d’animal et ne plus penser à ce qui nous entoure est peut-être préférable, pensa Cormoran dans un moment de solitude et de mélancolie, en continuant d’entendre les échos respiratoires du fonctionnaire imperceptible.

« Bien, maintenant vous pouvez sortir en vous assurant de n’avoir rien oublier en ces lieux. L’oubli est le défaut des hommes distraits et, en cet endroit où doit régner l’ordre, la distraction n’est pas tolérée. »

Cormoran prit alors la direction de la porte d’entrée en ayant l’envie malsaine de regarder vers le plafond une dernière fois. Il arriva enfin à l’extérieure du bâtiment et trouva une laisse à l’endroit où se tenait, quelques minutes auparavant, le petit homme trapu. Par humanité, il se retourna une dernière fois dans l’espoir de voir cet homme qui devant lui c’était animalisé. Mais il n’aperçut rien, tout était noir.
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Dim 24 Sep - 23:36

encore une pour ceux que ça interessent lol
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5ème absurdité : Tourner, stagner, s’écrouler

Les nombreuses interrogations administratives que Cormoran devait satisfaire avaient provoqué chez lui un malaise qui ne cessait de croître. À le voir physiquement, les gens pouvaient penser à une simple fatigue persistante, mais cette impression extérieure ne reflétait en rien la réalité. Cormoran était en fait terriblement souffrant, non pas physiquement, mais davantage mentalement. Les obligations dont on l’avait incombé, les requêtes indispensables qu’il devait faire suivre, tout ceci avait comme ébranlé ses propres valeurs.
Cormoran était l’un de ces hommes naïfs que l’on croise parfois et que l’on aimerait savoir aimer. L’un de ceux qui croient en une simplicité de vivre inexistante mais qui ne veulent en rien s’éloigner de cette croyance sans sens, même s’ils sont convaincus de son absurdité. Il était de ces hommes-là, un homme avec un certain nombre de projets qu’il savait irréalisables, sans pour autant cesser de s’y accrocher.
Le soir, très tôt pourtant, Cormoran s’allongeait sur son lit, le corps prit dans une glaciation inerte et l’esprit déserteur de toutes pensées rationnelles. Il repensait à ses projets sans lendemain, et dans la paralysie provisoire que lui infligeait son faible état, il se plaisait à dire que c’était cela, rêver. Il lui vint alors cette curieuse sensation d’être devant un gouffre et sans savoir pourquoi, il ne pouvait s’empêcher d’y sauter, non par obligation, mais par plaisir. Simplement.
Un matin, Cormoran se leva comme à son habitude et se prépara pour aller se promener dans un endroit calme. Peu importe le lieu, si le silence s’y trouve, il conviendra parfaitement à Cormoran. En sortant de chez lui, il trouva, cela faisait également parti de ses habitudes matinales, son voisin d’en face qui l’attendait pour lui parler, ou plutôt pour trouver un réceptacle à ses mots vides.

« Toujours à l’heure Monsieur Cormoran. Je vous accompagne jusqu’en bas de l’immeuble. Une bonne discussion pour commencer la journée, ça ne peut-être qu’une bonne chose ».

Cormoran ne faisait plus attention à cet homme. Avec le temps, il avait appris à ne plus l’écouter, quelquefois, il arrivait même à oublier sa présence. Seule son odeur résistait aux tentatives d’abstraction de Cormoran. Une odeur sans saveur, sans personnalité et qui pourtant, le dérangeait.

« Je sais que vous ne prenez jamais l’ascenseur, vous avez peut-être peur de cette petite cabine qui monte et descend. En tout cas, vous avez raison d’emprunter les escaliers, ça vous fait faire de l’exercice. Rien de tel pour commencer la journée avec entrain. »

Cormoran ne répondit rien. En effet, qu’aurait-il pu dire après cette sotte remarque ? Il aurait simplement pu préciser que son choix de prendre les escaliers était motivé par une pancarte qui était disposée devant l’ascenseur et qui indiquait : en panne. Bien entendu, dire ceci aurait été sans intérêt vu la nature de son interlocuteur qu’il connaissait, malheureusement, de trop.

« Voilà, on est arrivé au rez-de-chaussée. Vous allez partir et moi, je vais m’asseoir sur la dernière marche. Je vais vous regarder partir et je ne bougerai pas d’ici. Je ne ferai aucun mouvement, j’attendrai votre retour paisiblement, comme quelqu’un qui attend son premier amour. »

Les paroles du voisin étaient tellement exagérées, que Cormoran ne pu s’empêcher de le questionner, ne serait-ce que pour savoir les vraies intentions de cet homme.

« Mais pourquoi faites-vous ça ? Qu’est-ce que vous attendez de moi ? »
« Je n’attends rien de vous, mais vous, aujourd’hui, je vous attendrai ici. »
« Mais pourquoi ? ça n’a aucun sens ! »
« J’attends une chose qui, indéniablement, arrivera. Vous, vous attendez certaines choses qui n’arriveront jamais et, bien que vous le sachiez, vous continuez d’attendre. Quel est le plus insensé ? Attendre, toute une journée sur cet escalier, une chose qui va inévitablement se passer ou attendre toute sa vie une chose qui n’adviendra jamais ? »
Cormoran fut troublé par ces paroles qui portaient un sens qu’il avait du mal à percevoir. Il y avait deux possibilités pour expliquer ce discours. La première, son voisin est un fou qui parle de tout en ne sachant rien. La seconde est que dans ces paroles se cachait un message implicitement destiné à Cormoran. Un message qui devait le mettre devant ses propres contradictions et qui avait pour but d’amorcer chez lui une réflexion sur sa personnalité.
Déconcerté par la situation, Cormoran décida finalement de partir en se retournant furtivement pour regarder son voisin. Ce dernier le fixait avec les yeux d’un rêveur.

Ce jour-là, il marcha longuement, longeant trottoir sur trottoir sans savoir où il voulait aller. Il ne pouvait s’empêcher de penser à son voisin en éprouvant un mélange de stupeur et de fascination. Les heures passèrent et dans l’esprit de Cormoran se trouvait toujours l’image de cet homme qui l’attendait dans cette cage d’escalier. Son cerveau était tellement habité par cette pensée qu’il finit par perdre son chemin.
Il se retournait, regardait à droite et à gauche, mais il lui était impossible de se repérer. Tous les trottoirs se ressemblaient, tous étaient jonchés de prospectus ou autres papiers qui étrangement valsaient en ce jour où aucun courant d’air ne se faisait sentir. Il essaya de se repérer en regardant les panneaux d’indications, le nom des rues ou pourquoi pas les enseignes des magasins, mais aucun de ses efforts ne portaient ses fruits.
Cormoran était perdu, comme il en avait l’habitude, et ne pouvait que s’engager au hasard dans une direction. C’est ce qu’il fit en prenant la rue où les trottoirs lui semblaient les plus propres. Il se dirigea alors vers cette rue qui avait pour nom « rue des martyrs ». Au premier coup d’œil, la rue avait un aspect agréable. La blancheur des murs montrait que de nouveaux logements venaient d’y être construits, alors que d’autres bâtisses, dont les murs étaient noircis par le temps, laissaient profiter les passants de leurs arbres ancestraux dont quelques branches, par delà les grilles, se penchaient aisément jusqu’au centre de la rue.
Au bout de cette rue, Cormoran vit une silhouette s’approchait. La distance l’empêchait de voir distinctement l’individu mais celui-ci avançait droit sur lui. Après quelque pas, Cormoran pu l’entrevoir plus clairement. C’était une femme, qui était, à première vue, parfaitement indescriptible. Cormoran avait seulement pu déduire son sexe en remarquant qu’elle portait des collants. Excepté cela, sa posture courbée, sa tête complètement penchée, jusqu'à faire un axe scrupuleusement vertical avec la colonne vertébrale, ses cheveux détachés, décoiffés et tombants ainsi que sa démarche cadavérique empêchaient de donner tout autre indication.
Dix pas les séparaient et Cormoran décida de l’arrêter pour lui demander la bonne direction à prendre. D’une part, il avait manifestement besoin de ce conseil, de l’autre, il voulait s’assurer de la bonne santé de cette femme qui paraissait, physiquement du moins, incroyablement souffrante.

« S’il vous plait madame, savez-vous où se trouve la « rue Piranèse ». J’ai bien peur de m’être perdu. »

Il était à quelques centimètres d’elle et pourtant il lui était impossible d’entrevoir ses yeux ou son front. À peine pouvait-il apercevoir le bout de son nez qui dépassait de ses épaisses mèches de cheveux emmêlées qui lui couvraient le visage. Quant à sa bouche, il pouvait deviner assez nettement les mouvements de contraction et de décontraction de la mâchoire.

« Pourquoi avoir pris ce chemin ? Vous pensiez que c’était un raccourci ? »

Bizarrement, sa voix n’avait rien de caverneux, comme pouvait le laisser présager son physique. Bien au contraire, elle avait un timbre élégant qui dégageait une certaine pudeur sensuelle.

« Non, je me suis juste perdu. J’ai marché sans réfléchir et me voici égaré. »
« Ceux qui se perdent marchent toujours en réfléchissant trop. »
« Peut-être, mais ceux qui ne réfléchissent pas assez peuvent facilement se perdre aussi. »
« Et ceux qui ne réfléchissent pas ? C’est ce que vous avez dit, non ? »
« Comment ça ? »
« Vous avez dit que vous marchiez sans réfléchir. »
« Disons pas assez, ou disons plutôt que je ne réfléchissait pas à la bonne chose au bon moment. De toute manière, le résultat est le même. Me voilà obligé de faire un détour et de demander mon chemin. »
« Certes. Mais vous m’avez dit que vous ne cherchiez pas à emprunter un raccourci. »
« Eh bien oui, je suis perdu. C’est pourtant simple à saisir ! »
« Vous avez parlé d’un détour. Or, un raccourci n’est-il pas une sorte de détour ? »
« Si, en quelque sorte, mais ce n’est pas la question. Et pourquoi m’embrouillez-vous ? Je ne sais pas où je suis, je vais mettre un temps interminable pour rentrer chez moi, encore davantage si cette discussion continue de la sorte. »
« Vous dites que rentrer chez vous mettra un temps interminable parce que vous ne savez pas où vous êtes. Mais pourquoi ne pas contourner le problème. Puisque vous ne savez pas où vous êtes, peut-être êtes-vous très proche de chez vous sans même le savoir. Dans ce cas précis, le chemin que vous prenez peut devenir un raccourci, n’est-ce pas ? »
« C’est absurde. Je connais bien les rues voisines à mon quartier et celle-ci n’en fait certainement pas parti. Je vous en prie, j’aimerais rentrer chez moi. Une dernière fois, savez-vous où se situe la « rue Piranèse » »
« Vous continuez sur deux cents mètres, puis, au premier croisement, vous tournez à droite. Et vous y serez. »
« Mais c’est impossible ! Je n’ai fait que marcher tout droit, j’ai forcément dû m’éloigner davantage. C’est à ne rien n’y comprendre. Parfois, j’ai l’impression que le temps et l’espace évoluent sans moi. Mais alors, je ne suis pas allé si loin que ça. En réalité, j’ai tourné en rond. Pourtant, je n’ai pris aucun tournant, je n’ai fait que marché tout droit. Comment tourner en rond en empruntant une succession de lignes droites, ça va à l’encontre de tout ! Je vais prendre la direction qu’elle m’a indiquée mais je n’y crois pas. Elle est comme mon voisin, complètement folle. À moins que ce soit le monde, peut-être est-il bancal, peut-être ne file-t-il pas droit, comme on dit. Peut-être suis-je une ligne droite dans un univers sans repère. »

La femme partie en laissant Cormoran dans les méandres de son raisonnement. En partant, elle lui adressa une dernière chose avant de se laisser tomber sur le pavé.

« Certains, comme vous, sont faits pour tourner en rond, d’autres, sont faits pour rester sans bouger, et moi, je suis faite pour m’écrouler. »
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MessageSujet: Re: Les petites absurdités ou les aventures de Mr. Cormoran   Lun 25 Sep - 18:41

j'en ai écrit une autre aujourd'hui:

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6ème absurdité : Aimer un pantin

Son voisin était toujours assit à l’attendre. Sa posture n’avait pas changé, ses yeux étaient grands ouverts et son regard paraissait étrangement sublimé.

« Il n’a pas bougé d’un cil, même ses yeux semblent ne pas avoir clignés de la journée » se dit Cormoran en son for intérieur.

Il était impossible d’expliquer l’attitude de cet homme et encore moins de rationaliser son comportement actuel. Il avait toujours prit pour un fou, ou du moins il se plaisait à dire qu’il était un imbécile heureux dont la bêtise ne cessait de s’accroître au fil des jours. Mais à le voir ainsi, dans le plus grand silence et la plus grande immobilité, Cormoran le trouva majestueux. Il voulait lui parler comme un ami, lui dire qu’en cet instant il était stupéfait par sa beauté inanimée.

« Je vais m’approcher de lui et le contempler comme une œuvre d’art » pensa t-il.

Cormoran s’accroupit alors devant son voisin, en le regardant attentivement avec les yeux d’un amateur d’art. Il se concentra en premier lieu sur les joues empourprées par la fraîcheur des lieux, et vit avec surprise qu’un début de barbe s’y dessinait. En voyant ceci, Cormoran repensa à un roman qu’il avait lu dans sa jeunesse. Il se souvenait d’un passage précis durant lequel un médecin légiste, malgré son age avancé et son expérience, expliquait son étonnement à la vue des barbes des morts qui ne cessaient de pousser. Il décrivait cela comme un reste de vie que la fatalité ne pouvait pas emporter. Cormoran se souvint de la tristesse du médecin quand celui-ci se décidait à raser le cadavre pour le préparer à l’expertise.

« Oui je me souviens des mots exacts. Il disait : j’ai l’impression de finir le travail »

Cormoran ne savait pas si la barbe d’un mort continuait vraiment à pousser peu de temps après le décès. A vrai dire, le roman en question était un roman de science-fiction, d’où l’impossibilité d’être certain de la justesse des mots de l’auteur. Cependant, cette idée séduisait Cormoran par son coté surréaliste et humain.
Manifestement, le voisin n’était pas mort car l’on pouvait entendre des bribes respiratoires mais son immobilité n’en restait pas moins étonnante et déroutante. Cormoran posa le bout de son index sur la lèvre inférieure du corps inerte. Sa lèvre était rouge et sèche. Il y balada son doigt de droit à gauche et de gauche à droite en forçant parfois le mouvement du fait de la rigidité de la peau. Après avoir fait quelques va-et-vient, il retira son doigt en s’étonnant de n’y voir aucune trace, aussi mince soit-elle, de salive. Toujours en le scrutant et en l’effleurant, il a se mit à lui parler tout en sachant qu’aucune réponse ne lui serait adressée.

« Aujourd’hui, c’est moi qui parle et c’est toi qui écoute, sans répondre. Je ne sais pas si c’est ce parfum de mort que je peux sentir et qui flatte mes narines ou bien cette paralysie dans laquelle tu te trouves, mais je me sens très proche de toi. On se croise depuis longtemps maintenant, ça doit bien faire six ou sept ans, et pendant tout ce temps, je ne t’ai parlais qu’avec indifférence. Et pourtant, regarde moi aujourd’hui, je me mets à te tutoyer comme un frère. C’est peut-être l’époque qui veut ça, on se croise, on se rencontre, parfois on s’adresse même la parole par politesse. Je dois dire que te voir ainsi m’étonne vraiment, ton corps a l’air inerte mais tu dégages une aura spectrale. A vrai dire, ça m’inquiète et, en même temps, ça m’excite. Je ne sais pas si tu entends tout ce que je te dis. J’ai beau toucher, presser, tordre gentiment et pincer ta peau, tu ne montres aucune réaction. Serais-tu mort ? Je ne connais rien de ta vie, et pourtant dans tes yeux je lis une profonde mélancolie et une étrange reconnaissance. Je ne saurai pas dire envers qui ou envers quoi tu es reconnaissant. Serait-ce envers moi, envers la faucheuse ? Regarde, j’essaye de rabattre ton œil droit mais rien ne se passe. Il est aussi dur et inamovible qu’un œil de poupée. D’ailleurs, ne serais-tu pas devenu un pantin ? Tu en as l’apparence tu sais, et surtout l’expression, vide et glaciale à la fois. Je vais essayer de relever l’un des tes bras ballants. Ouf, ce qu’il est lourd ton bras gauche, je dois y mettre mes deux mains pour le relever. Si tu es devenu un pantin, vu ta lourdeur, tu dois alors être fait de fer et de métal, non de bois. Remarquez, tu étais déjà lourd avant d’être un pantin… Non ne t’inquiètes pas, je plaisante, entre copain on peut bien plaisanter un peu. Peut-être que ton âme s’est envolée, ça pourrait expliquer ton état corporel. Je sais, c’est une explication trop religieuse, je suis sur que toi aussi tu n’aimes pas la religion. Ah lala, j’aimerais que tu me répondes, on pourra parler de religion la prochaine fois qu’on se verra, un matin d’automne ou d’été. Peu importe la saison tu sais, j’ai envi de mourir chaque jour, c’est la seule constante dans ma vie. Peut-être que dans ton état, tu as envi de revivre, de retrouver de la vitalité, tu me diras comment c’est la mort. J’ai toujours pensé que c’était comme des vacances, des vacances dans un coma prolongé. Oui je sais, je suis macabre, mais entre ami on peut se permettre d’être macabre, surtout quand l’ami en question est plus mort que vif. Oh attend ! Je vois une goutte de sueur qui perle ta joue. Pourquoi transpires-tu, il fait si froid ici pourtant… à moins que tu sues sous l’effet de la peur. Mais de quoi pourrais-tu avoir peur, de moi ? Voyons c’est contraire aux règles, normalement c’est le vivant qui a peur du mort, non l’inverse. Tu vois, il existe même des règles en ce qui concerne la mort, il y a des règles partout. Des règlements qui dictent les actes à tenir et que tout le monde se doit de respecter, le bon vivant autant que le malade, l’assassin autant que l’homme de vertu, le fou autant que l’homme de raison, le vivant autant que le mort. Le monde va ainsi ou du moins c’est ainsi que va notre société civilisée, il faut s’y résoudre. Je sais, mes paroles t’énervent et moi aussi, elles m’énervent. Comment se résoudre à une telle aberration, comment rester passif et supporter ça. Mais ne t’en fais pas, les gens qui le supportent et qui s’y accommodent existent sans vivre. Tu as l’air mort et pourtant tu respires bien davantage la vie que ces gens-là. Je les appelle « ces gens » car il serait impossible de les nommer. Ils n’ont pas de nom, c’est peut-être ce qui explique leur omniscience, qui sait ? Comment, je vois une larme ! Tu es entrain de pleurer ? Mais pourquoi pleures-tu ? Ce ne sont pas des larmes de tristesse, tu es ému, ça se voit. C’est mes paroles qui te font cet effet, mais pourquoi ? Je crois comprendre, tu es comme moi. Pendant toutes ces années, j’ai cru que tu étais fou et irrécupérable mais tu étais comme moi, non, tu étais mieux que moi. Tu as dû vivre la même chose que moi, les obligations, les oppressions, tu as du avoir l’impression d’égarer ta propre vie. Cela t’as rendu fou. Pourquoi m’avoir attendu chaque matin, durant toutes ces années ? Tu voulais sûrement me prévenir, tu ne voulais pas que tout ça ait le même effet sur moi. Aujourd’hui encore, tu restes assis là, à me fixer. Je pensais voir de la reconnaissance dans ton regard, mais en fait c’est moi qui te suis reconnaissant, peut-être parlais-je inconsciemment de mon reflet dans tes pupilles. Tu es peut-être un pantin, mais je ne t’ai jamais trouvé aussi beau et humain, tu es devenu un prince d’une contrée inconnue, une contrée qu’il me tarde de connaître. »

Le voisin ne pouvait pas répondre à cette longue déclaration, mais son corps traduisait son émotion. Il pleurait, transpirait et parfois souriait. Cormoran eut l’impression de ranimer son âme par le déluge de sincérité qu’il venait de lui avouer. Il s’approcha finalement de lui en le prenant dans ses bras. Le voisin laissa tomber sa tête sur l’épaule de Cormoran, ses larmes chaudes pénétraient le tissu de sa chemise et lui caressaient la peau.

« Tu as décidé de partir, je le vois bien. Tu te dois bien ça à toi-même. Ce que je peux faire, c’est t’accompagner autant que je le peux. Ne t’en fais pas, je resterai à tes cotés le temps qu’il faudra. »

Peu à peu, la respiration de son nouvel ami diminuait, cormoran la sentait encore se promener autour de son cou. Comme la femme de la rue des martyrs, son voisin s’écroula, dans ses bras, avec une dignité exemplaire. Seules restaient ses dernières traces respiratoires qui continuaient à tourner autour du cou de Cormoran.
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